Jocelyn Jean : Visions partitives
… la peinture a ses modes de pensées, ses problèmes propres et ceux-ci viennent se jouer dans l’organisation de l’espace du tableau.[1]
Certes la géométrie, cette science que Kant définissait comme la science de toutes les espèces d’espaces, plane en sous-couche dans cette série de dessins. Les origines lointaines de la géométrie, son histoire chargée, ses possibilités multiples et ses applications diverses et persistantes sont pour moi plaisirs de l’esprit, moyens de connaissance et instruments de travail. Je veux comprendre la géométrie à la manière de Edmund Husserl, c’est-à-dire comme « un acquis total de productions spirituelles qui, dans le procès d’une élaboration, s’étend par des acquis nouveaux en de nouveaux actes spirituels. »[2]
Je puise volontiers dans ce patrimoine universel, dans cet intarissable réservoir collectif. J’emprunte à la géométrie ses figures, ses constructions, ses démonstrations, sa logique. Je travaille avec la règle et le compas, l’équerre et le rapporteur. Je calcule, selon les dimensions et les proportions de l’espace choisi (ici quelques centimètres carrés de papier), diverses associations de figures et de constructions logiquement solidaires entre elles. Je me sers de la perspective comme une sorte de prolongement prenant naissance quelque part en dehors des limites du support; ou encore je recrée, par certains arrangements, des illusions optico-géométriques, ce qui, en provoquant des erreurs de perception, faussent nos estimations des mesures de longueur, de surface, de distance, de direction (phénomène encore plus agissant lorsque la couleur est présente). Parfois j’agence simplement selon un plan ou un autre, différentes figures que j’aime voir réunies. Pour résumer, car il est inutile de nommer tout ou de s’attarder plus que nécessaire, je dirai que j’utilise divers systèmes, conventions et moyens. Toute cette métrique devenue visible et distincte par la couleur participe avec celle-ci à donner forme et vie à des lieux que j’ai voulu ambigus, « mobiles et incertains ».[3] Ces œuvres sont des espaces conçus pour donner lieu et place à l’imagination, pour nous donner lieu et place.
Lors d’une enquête sur l’art, Marc Le Bot répondait ceci : « ce qui prend forme dans l’art c’est toujours une image du corps. Le corps y affronte imaginairement divers espaces qui sont des terrains de jeu, de rencontre, de défi. » Je pense à ce tableau de Manet : Un bar aux Folies-Bergère, où une serveuse, derrière son comptoir, nous fait face. Derrière elle un miroir, qui couvre presque entièrement la surface du tableau, nous instruit de son entretien avec un client, s’y reflète aussi la salle et ses clients attablés et le décor. etc. Par ce jeu du miroir et en faussant les conventions de la peinture illusionniste, Manet dépasse la simple représentation et il nous invite (nous incite même) à prendre place dans l’espace du tableau. Face à cette œuvre, nous ne pouvons que théoriquement situer derrière nous certains des plans reflétés, la serveuse servant de plan mitoyen entre nous et le tableau et jouant le rôle de charnière d’où s’articulent tous les éléments de cette mise en scène. Aussi, Manet nous confronte ici au paradoxe d’une composition se lisant à l’envers. À travers cet exemple c’est toute une attitude qui transparaît : celle d’appréhender un tableau, une œuvre comme un lieu à investir et à compléter; à compléter, dans le sens d’une complémentarité… seule existence possible pour l’œuvre.
« Le tableau n’est pas un produit, il est un générateur de visions et d’affects. »[4]
Visions Partitives (c’est le titre de cette série de dessins) sont un ensemble de démarches raisonnées et intuitives, d’actes et de manœuvres, destinées à offrir, en substitution à nos espaces mentaux habituels, un espace ouvert aux expériences sensibles, ne serait-ce que pendant les quelques instants passés devant l’œuvre. Et comme pourrait l’écrire Francis Ponge, c’est ainsi une façon de rendre émouvante une portion du temps et de l’espace.
Évidemment tout n’a pas été dit : je n’ai presque pas parlé couleur, nous sommes restés dans le noir et blanc et pour paraphraser certain critique je dirai « que faute d’espace nous ne pouvons, etc., etc. »
Voici ces quelques centimètres carrés de couleur et d’espace.
© Jocelyn Jean, texte d’accompagnement de l’exposition Visions partitives, 1985
[1] Marc Le Bot : Vladimir Velickovic, essai sur le symbolisme artistique. Édition Galilée, Paris 1979.
[2] Edmund Husserl : L’Origine de la Géométrie, Presse Universitaire de France, Paris 1974, page 177.
[3] «Mobiles et incertains où le regard loin de s’y retrouver devra consentir à s ‘y perdre avec ce que cette perte de certitude et d’identité comporte de terrible et de fascinant.» Marc Le Bot : ib. page 79.
[4] Marc Le Bot : ib. page 102.