La vigie et le géomètre
Gilles Toupin
Jocelyn Jean, tableaux récents, Galerie Graff, Montréal, 1983
Le baroque, dans son sens le plus extensif, a envahi les formes de la peinture actuelle. Voici que dans ces proliférations multiformes et criardes, dans ces soubresauts souvent passionnants de l’époque, dans ce tripotage des codes, Jocelyn Jean apparaît comme une accalmie pacifiante — le géomètre renaissant qui fait irruption au beau milieu de la bacchanale. Il n’est pas pour autant exempt de velléités clandestines, de petits déchaînements personnels et de folies picturales. Jean est un moderne appliqué à défaire la modernité, à la déjouer, à l’arrimer à sa vérité. Il faut le voir travailler, tout au moins l’imaginer. Pendant que, chaudron à la main, il épand l’encaustique sur ses toiles découpées et glace ses surfaces, un autre chaudron chauffe à blanc afin que l’encausticage ne souffre aucun délai. Le pigment délayé dans la cire fondue donne une texture toute chaleureuse. Même les couleurs froides semblent avoir emmagasiné une énergie calorifique. Le voilà donc en train de façonner la surface, d’épandre l’épaisse couleur, de faire corps avec elle dans ses mouvements longs et ses infinies variations de texture. Je m’imagine le plaisir de ce contact intime avec cette surface colorée, le culte individuel de cette surface et tout ce qu’elle peut receler de refoulé — peut-être cet enfouissement de l’action painting et de la peinture automatiste. Je m’imagine ce que cette élaboration consciente et contrôlée de l’œuvre peut cacher de chaos, ce que cette appropriation quasi totale de l’aire du tableau peut sécréter d’abandon. Je m’imagine l’envers de la médaille.
Avant ce travail de modelage, de pétrissage de la surface, il y a eu celui du géomètre : le peintre à sa table de travail qui dessine en rouge sur sa feuille blanche un jeu de triangles, de spirales, d’arcs qui s’interpénètrent, qui s’opposent, se brisent et s’ouvrent à des continuités imaginaires ou potentielles. J’ai cherché inutilement une sorte de logique générale, celle de l’ingénieur sans doute, pour en découvrir une autre, ludique, fascinante : une logique interne qui se renouvelle d’un tableau à l’autre, suivant la loi de l’instant, les diktats de l’imagination. S’il n’y a pas de «divine proportion››, il en reste au moins l’évocation. S’il n’y a pas d’œuvres en série, il en reste au moins le vestige. Si Stella était mort, il se retournerait (de bonheur?) dans sa tombe.
Cette géométrie apparemment débridée est pourtant un élément clarificateur ici; Jocelyn Jean aime dire que la géométrie lui permet «une meilleure compréhension›› de la peinture. Déjà en 1977 il avait créé quelques œuvres à l’aide de découpages géométriques de papier. En 1981, il découpe certains tableaux. Aujourd’hui, il a le sentiment de s’être débarrassé avec ses œuvres récentes des parties non opérantes dans les tableaux. Ne pouvant plus s’astreindre au sempiternel cadre, s’y sentant coincé, il cherche à donner à son œuvre par l’entremise du «shape canvas›› une autre dimension. En fait Jocelyn Jean invente à sa façon une sorte de cubisme élargi, version synthétique, où le découpage bien mis en évidence par le mur de la galerie souligne qu’il s’agit bien là d’un objet d’art, séparé, relativement autonome et que cet objet se distingue des autres objets environnants. Les formes internes ou zones chromatiques, les lignes issues de la juxtaposition des couleurs, les formes très souvent hiérarchisées, les plans convexes et concaves, les relents d’illusionnisme, tout cela n’entrave nullement la bidimensionnalité de l’œuvre, sa spécificité d’objet d’art. Si certaines structures sont plus ou moins déductives comme dans «Six pointes››, s’il y a adéquation du motif et du support comme dans «Figures et métal››, le peintre aime bien en cours de route laisser tomber ce plan de départ pour le subvertir, voire le saboter. Encore une fois, grâce à la minimisation des rapports figure/fond, grâce au recouvrement de la toile bord à bord par l’encaustique, grâce encore à la spatialisation de la couleur selon une certaine opacité, ces tableaux du géomètre sont d’essence tactile; autre subterfuge, autre manière de gommer les jeux tonals et fragmentés de l’action painting.
Les corps étrangers, briseurs de |’homogénéité de la texture, interviennent à leur tour, tantôt encastrés dans la matière comme dans «Figures et métal››, tantôt superposés à celle-ci comme dans «Compas››. Ces collages de bois ou de métal font des tableaux des assemblages minutieux, juxtaposition ou succession d’événements variés, brisures encore de la continuité idéale ou originelle. Le tableau n’est pas seulement riche de sa totalité mais aussi de sa trame événementielle, de ses détails et interventions ponctuelles. Il se stratifie de nouveaux porteurs de sens. Toujours dans «Six pointes» et dans «Arcs et figures››, l’envers du tableau se manifeste. Certaines bordures légèrement détachées du mur reflètent les couleurs appliquées au verso de ces segments soulevés. Le tableau est révélé ainsi même dans ses parties cachées, repris par l’œil, ramené à sa totalité d’objet séparé du mur qui le supporte. Il n’est plus une simple façade mais bien un lieu multidimensionnel, une presque sculpture. Certainement une autre ambiguïté voulue par le peintre-saboteur, l’empêcheur de tourner en rond. Et autre facétie libératrice, le creusage de certaines lignes dans l’encaustique même, comme c’est le cas avec cet arc-de-cercle dans «Un triangle sous deux arcs››. Tout ce travail donne corps à l’œuvre et en fait un œuvre du corps, de l’homo faber peintre-penseur-géomètre-créateur-poète. Et malgré ces angles d’attaque diversifiés, ces chemins empruntés et délaissés, la question du sens reste énigmatique, individualiste, non anecdotique, propriété de Jocelyn Jean, propriété du spectateur. Le compas de «Compas›› semble être un accident de parcours, empreinte évanescente de l’instrument du géomètre qui de toute façon renvoie à l’outil de l’exécutant.
Cette matière triturée, caressée, colorée, ordonnée et désordonnée joue le jeu des antipodes. Jocelyn Jean s’est amusé à créer des fêlures d’histoire et a-historiques. Parti en guerre comme l’action painting ne voilà-t-il pas qu’il le réinstalle sous la forme du refoulé? Sur le cheval de bataille du géométrisme minimaliste ne voilà-t-il pas que quelque chose cloche dans la forme unitaire? C’est une autre stratégie plastique qu’il semble chercher dans ces fausses pistes, la création d’un objet de culture, d’un objet de sens qui aurait coupé en partie ses amarres d’avec l’ancien monde. Ce no man’s land de la peinture ouvre les voies du plaisir. Le peu d’orthodoxie de cette pratique de la peinture me donne la mesure d’une expérience artistique où tous mes sens sont en éveil, en vigie perpétuelle. C’est dans le savoir et les saveurs que la peinture de Jocelyn Jean trouve son appartenance.
© Gilles Toupin, La vigie et le géomètre, carton d’invitation, Galerie Graff, 1983.