Jean-Jacques Bernier
«J’habite une maison outre-mer», Galerie Graff, Montréal, Québec, Du 27 février au 29 mars 1997
La maison : valeur sûre, lieu familier, rempart contre les intempéries et les dangers, emblème et élément premier du “cocooning”. C’est le lieu par excellence où s’incarnent une culture, une civilisation; la domotique, après Le Corbusier, en fait aujourd’hui une “machine à habiter” où l’environnement est totalement contrôlable, et à distance qui plus est. La maison qu’habite Jocelyn Jean dans les toiles et photomontages exposés à la galerie Graff laisse aussi transparaître ces connotations, mais c’est plutôt leur précarité qu’elle fait ressortir. Réduite à sa forme géométrique la plus simple, elle devient une enveloppe perméable dont le mérite insigne est de réussir à coexister malgré tout avec des forces élémentaires auxquelles il serait futile de penser résister.
Jean, au-delà d’une métaphore sur la fragilité de la condition humaine, continue ici à explorer un dialogue entamé voilà déjà quelques années entre l’arbitraire et les limites des systèmes de représentation et d’interprétation inventés par l’homme et l’obstination de la réalité incontournable qu’est notre univers à les battre en brèche et à en rompre les digues illusoires. Il s’agit ni plus ni moins de peindre un paradoxe, comme le titre d’une de ses toiles le confirme, et de réfléchir sur les voies qui pourraient permettre de concilier ces inconciliables. À ce jeu, tout est permis et même les espaces entre les éléments modulaires de certaines œuvres, comme dans la frise de Série des maisons (1996) sont appelés à remplir un rôle : c’est l’environnement dans sa totalité qui doit être pris en compte, et non certains éléments choisis seulement.
Cet a priorí cautionne une grande liberté plastique en même temps qu’il impose une démarche rigoureuse à laquelle Jean sait faire face de façon inventive, multipliant les approches et les explorant avec soin. Il peut ainsi faire coexister dans une même optique sa très atmosphérique Vision du pôle (1996), où le sujet n’est identifiable que parce qu’il est nommé, et le très construit Les noyaux de la terre (1996), triptyque où les débordements de la matière acquièrent une présence très physique. Les quatre balises (1997), œuvre toute récente, offre même à travers l’enchaînement de ses cônes une synthèse de ces deux extrêmes. La Nouvelle-Australie (1996), quant à elle, offre l’utopie d’une relative harmonie alors que les forces naturelles intégrées à la structure collaborent à la cohésion de l’habitat.
De façon complémentaire, Jocelyn Jean inventorie dans Le Musée de Noé, série de sept impressions photographiques réalisées à partir de collages, les conditions d’existence d’un environnement à visage humain. Exclusivement composées de citations extraites du bestiaire de l’iconographie picturale, les œuvres de cette série constituent à leur manière une somme de l’histoire de l’art, des miniatures persanes à la chèvre de Picasso, du rhinocéros de Dürer au tigre d’Hokusai, en passant par le chien de Colville et par bien d’autres.
En même temps que de rappeler la raison originelle du concept de maison, qui est d’assurer une protection, ces œuvres illustrent de façon subtile, parfois humoristique mais aussi émouvante, le long processus qui a permis de rendre l’abri habitable et, progressivement, d’en élargir les murs. D’abord l’appropriation et la domestication que permet le simple fait de pouvoir nommer, représenter la menace, l’inconnu; la filiation ensuite, la communauté d’esprit qui se manifeste par la constitution progressive de points de convergence et de correspondance à partir de visions différentes et complémentaires des mêmes réalités, et qui en enrichissent progressivement la substance. L’ouverture, enfin, qui intègre l’extérieur, qui agrandit la maison et la transforme en planète. Jean a aussi voulu faire une série sur le regard, ce miroir psychologique, ce qui établit une manière de dialogue avec le regard que nous posons maintenant sur ces citations et ce qui en rend la lecture d’autant plus fascinante.
Collection de moments forts, représentation d’un héritage qui, petit à petit a rempli les coins de la maison humaine d’œuvres aimées, cette série renoue en même temps avec le premier moment de l’histoire de l’art, la peinture rupestre : Jocelyn Jean touche ainsi par cette exposition aux deux extrémités temporelles de l’expérience humaine et le fait d’une façon qui nous permet d’estimer cette expérience et les défis qu’elle pose encore. C’est rare et stimulant.
© Jean-Jacques Bernier, Vie des arts, no.166, printemps 1997