Francine Paul
Jocelyn Jean,Indications diverses, Galerie Graff, Montréal, 1988
Fixées au mur, en pièces détachées, six œuvres de grandes dimensions où, parmi la combinatoire des représentations cartographiques et des formes géométriques, Jocelyn Jean lait glisser la peinture à coups de textures, de matières, de mouvements, de références, de masses et de couleurs. L’éclatement de la composition et la présence d’éléments figuratifs surprennent. Cette mise en place nouvelle des référents géographiques dérange, questionne, bouscule nos attentes et notre compréhension de la production de ce peintre, habitué (e)s que nous étions à Jocelyn Jean, géomètre, nous l’imaginons géographe dans une logique terre-à-terre.
Voici que maintenant géographie, géométrie et peinture se croisent à la surface de ses œuvres récentes (1985-1987) et que cette rencontre pointe triplement leur objet commun, l’espace, déjà donné par définition. La coprésence de ces différents modes construits et abstraits d’organisation de l’espace permet un déplacement des signes et sert à installer une dérive dirigée avec maîtrise par le pictural. Six œuvres où il est question d’espaces euclidiens, d’espaces topologiques et de représentations, de tradition et de spécificité et/ou le géographique et le géométrique servent autant de faire-valoir qu’à faire voir la peinture. Géographie, géométrie et peinture participent de cette dynamique picturale complexe que le titre polysémique de l’exposition Indications diverses ne fait que reprendre.
La diversité des signes et des références s`appuie sur une multiplicité de supports, de matériaux et de techniques. Toile montée, contreplaqué, aggloméré et métal reçoivent l’acrylique, l’huile, l’encaustique ou l’émail. La toupie et le ciseau préparent les surfaces que couvrent le rouleau et le pinceau. Le crayon et le compas collaborent aussi à l’exercice.
Chacun des grands formats se compose de plusieurs sections ou éléments supportés différemment qui se côtoient, se superposent ou se juxtaposent. Les rapports de couleurs et de formes, le tracé imaginaire de certaines lignes, les textures établissent des tensions et retiennent les parties entre elles. Cette relation des parties au tout est non seulement un moyen indispensable à l’organisation de l’espace en peinture, mais aussi à la connaissance géographique de la surface de la terre. Certaines formes se retrouvent multipliées dans une œuvre ou encore se déplacent de l’une à l’autre : agrandies, renversées, inversées, elles reprennent une configuration déjà utilisée. Cette sérialité relève elle aussi de la logique parties/tout. Il en est de même pour le titre de l’exposition repris six fois, accompagné d’une numérotation différente et d’un sous-titre particulier.
Les représentations cartographiques, et qu’on identifie traditionnellement aux représentations géographiques, trouvent écho chez Jocelyn Jean dans la planéité et la frontalité des propositions abstraites. Aussi oppose-t-il à la planéité de la représentation d’une carte d’un continent, d’une île ou d’une constellation, une surface presque toujours monochrome montée sur un faux cadre. À une référence cartographique découpée répond une surface shaped canvas et hard edge, peinte à l’acrylique comme c’est le cas dans Indications diverses 8 (Tout se meut absolument). Par contre, les surfaces travaillées des supports découpés, en mimant paradoxalement la découpe des contours topographiques continentaux sur les océans et les reliefs terrestres, servent de révélateur à la bidimensionalité des cartes géographiques. Quant à la frontalité de la cartographie, son évidence occulte les points de vue à vol d’oiseau qu’elle reproduit en opérant un rabattement à la verticale : la représentation d’une île posée frontalement sur une carte est aussi fictive que la profondeur illusoire de la peinture mimétique.
Une même dynamique des passages et des transferts règle aussi les rapports picturaux-géométriques. La peinture emprunte les formes élémentaires telles que le carré, le cercle et le triangle qui deviennent supports, surfaces ou lignes. La géométrie autorise, par le jeu des axialités symétriques, des rabattements, des inversions et des renversements. Jocelyn Jean utilise aussi ses ressources pour réaliser des proportions différentes d’une même forme ou pour la reproduire. Le positionnement des multiples éléments entrant dans une composition est organisé par la géométrie comme en témoignent à une occasion, les traces de traits dessinés au graphite, laissés sous l’acrylique et sur la toile. Des arcs de cercle aux contours nets et précis révèlent la présence privilégiée du compas dans la production de ce peintre. Ainsi tantôt discrète, tantôt évidente, cependant toujours dépendante des partis-pris de la peinture, la géométrie la rend plus efficace.
La recherche picturale de Jocelyn Jean n’est pas linéaire : géographie-peinture, géométrie-peinture, multidirectionnelle, elle s’enrichit aussi des échanges entre la géographie et la géométrie. Les oppositions entre l’iconicité des signes géographiques et la plasticité des signes géométriques peuvent être exacerbées quand ils se retrouvent visuellement séparés comme c’est le cas dans le diptyque intitulé Indications diverses 7 (Très loin au-dessus, très loin au-dessous). Par contre, quand le cercle suggère la rotondité de la terre, du globe terrestre, les antagonismes se résorbent. La peinture tire profit des spirales et des ellipses des représentations topographiques et des figures géométriques, pour se donner encore plus de mouvement et d’élan.
La paradoxale clarté des interrelations entre le géographique, le géométrique et le pictural se complexifie et s’unifie par les nuances chromatiques et par les textures présentes sur les toiles montées, sur les contreplaqués et les agglomérés. À plusieurs reprises, les surfaces laissent apparaitre les traces gestuelles du pinceau ou des opacités variables dues à la superposition inégale de l’acrylique, rompant ainsi la monochromie et la faisant apparaître illusoire. L’encaustique, pour sa part, donne des vibrations et des épaisseurs qui, occasionnellement, augmentent la profondeur des surfaces travaillées antérieurement au couteau à bois ou postérieurement sablées. L’huile légèrement déposée sur le contreplaqué révèle les tracés ligneux du bois renversant ainsi les effets de recouvrement qu’opèrent traditionnellement les médiums. Ailleurs, le métal de récupération non retouché, une surface non peinte de bois ou de toile se refusent à la dynamique chromatique peinte de leur ensemble.
Des couleurs naturalistes : végétales, minérales et aquatiques amplifient quelquefois les illusions référentielles. Une dynamique contraire peut aussi opérer quand, par exemple, dans Indications diverses 10 (au pied de l’arc-en-ciel), Jocelyn Jean peint l’arc-en-ciel métallique avec les six couleurs monochromes : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, violet, refusant de répéter les sept couleurs nominatives. La couleur prend alors littéralement le dessus sur le mimétique et ce, même si cet élément figuratif est positionné dans le haut de l’œuvre.
Si la couleur recouvre la fiction, c’est que Jocelyn Jean refuse les détours illusoires de la géographie. En choisissant de mettre en peinture la géographie, il la rend évidente, il la rend à ce qu’elle est : une représentation de l’univers, une construction mentale. Par un effet de miroir, il fait se réfléchir les représentations géographiques illusoires et les représentations mimétiques de la peinture. Ainsi quand il met en peinture la géographie, il montre qu’il représente du représenté et il passe à côté de la figuration, tout près, la recouvrant au passage d’une signification autre.
Géographie et géométrie auront donc été pour Jocelyn Jean des prétextes riches et polysémiques, dont il s’est servi pour ouvrir sa recherche et répéter autrement son appartenance à la peinture. Ni géomètre, ni géographe, mais peintre, il choisit les voies à suivre, les territoires à explorer, les lignes à tirer, les surfaces à conserver avec l’intelligence que géométrie et géographie offrent à la peinture des espaces construits, abstraits. L’anecdotisme aurait été de l’oublier, mais la mémoire de l’abstraction et l’habitude de la peinture ont permis à Jocelyn Jean d’organiser la dérive et l’espace de sa peinture dans un univers visuel.
©Francine Paul, Parachute 49 décembre, janvier, février 1987-1988