Jocelyne Lupien, Revue ESSE, No 74, Hiver 2012
Jocelyn Jean, Fondations : hautes et basses œuvres, Galerie Graff, Montréal, 24 mars — 30 avril 2011
L’intérêt de Jocelyn Jean pour la représentation spatiale ne date pas d’hier; en peinture comme en dessin, en petits et grands formats, cette problématique a traversé toute sa production des trois dernières décennies. On se souviendra entre autres des Visions partitives des années 801 qui exploraient déjà ce thème avec de grandes figures géométriques se déployant sur des papiers immaculés. Mais, dans la récente série des Fondations : hautes et basses œuvres, l’artiste innove en matière de réflexion sur l’illusion spatiale par de surprenants dessins miniatures exigeant un regard très proxémique et attentif, sollicitant la vue certes, mais aussi les sens kinesthésique et postural par leur profondeur et leur caractère perspectiviste. Isolés au centre de grandes surfaces blanches qui en accentuent l’effet de profondeur, de minuscules motifs architecturaux (coffrages, fondations solages, etc.), habilement peints à la gouache, produisent de puissants effets de réel. Dans l’une de ces œuvres, un cube gris semble s’enfoncer lentement dans un gouffre vert sans fond alors que dans une autre, un massif monolithe rouge flotte, suspendu au-dessus d’une ouverture gris-bleu. Et ainsi de suite de surface en surface, multipliant les expériences « spatialisantes » et énigmatiques qui font douter le spectateur de ses propres sens. En effet, à y regarder de près, on s’aperçoit que chacune de ces Fondations constitue une sorte d’énigme perceptivo-cognitive que nous tenterons de résoudre… sans y parvenir. Pourquoi? Parce que, malgré leur apparente cohérence perspectiviste, ces dessins sont construits de manière à contrecarrer toute logique spatiale. Leurs plans colorés sont simultanément pleins et creux, saturés et transparents, opaques et spéculaires. Ainsi, Fondations : hautes et basses œuvres no2414, donne à voir un espace complètement réversible qui peut se lire de deux manières : un trou sombre bordé de trois murets gris, ou une structure grise flottant dans le vide sidéral du papier. Nous sommes invités à ce jeu perceptuel d’alternance des structures spatiales et à éprouver le vif plaisir esthétique découlant de cet aller-retour mental de l’une à l’autre des gestalts spatiales représentées. On se souviendra qu’à l’époque du Bauhaus, les théoriciens de la Gestalt avaient formulé le principe à l’effet que, devant une perspective réversible, l’une va d’abord s’imposer à nous (pas la même pour chacun), alors que l’autre sera plus difficile à percevoir. Mais, dès que nous aurons capté la seconde, revenir à la première sera ardu, car la dernière forme perçue court-circuitera littéralement l’autre. Les œuvres de Jean misent sur ce principe et s’en amusent. L’autre type de réversibilité présente dans ces œuvres est généré par les volumes colorés qui donnent simultanément l’impression d’émerger et de s’enfoncer dans des cavités dont on a peine à imaginer la profondeur. C’est à nous de faire jouer mentalement les deux propositions kinesthésiques et posturales : est-ce que ce cube monte ou descend? Est-il dans ou hors cette cavité? À nous de choisir l’une ou l’autre de ces hypothèses ou d’opter pour le plaisir du fort-da2, en voyageant sans fin de l’une à l’autre.
Chaque petit dessin déclenche une panoplie d’images mentales par lesquelles l’architecture figurée sur le papier se prolonge, s’étire et trouve d’autres configurations dans l’imaginaire. Et cette rêverie est peuplée de mille questions : quelle est la nature exacte de l’espace que je suis en train de regarder (Fondations : hautes et basses œuvres no 1522)? Quelle est la réelle profondeur de cette cavité (Fondations : hautes et basses œuvres no 1213)? Ce mur est-il transparent ou est-ce un miroir (Fondations : hautes et basses œuvres no 1220)? Et l’on comprend que l’artiste a ménagé tout ce vide blanc du papier autour de la figure centrale précisément pour permettre à l’espace imaginaire de s’y déployer. Le blanc du papier devient le terrain de jeu de l’imaginaire.
Plus loin dans la galerie, directement sur un mur, Jocelyn Jean a peint un petit motif encore plus utopique que les autres. Il s’agit d’une boîte verte très ambigüe qui ouvre sur un grand gouffre bleu. Plus troublante et impossible que les autres, cette œuvre fait corps avec l’espace blanc de la galerie, cube blanc ici support de l’intervention peinte, mais aussi support du déploiement d’images mentales chez celui qui regarde. Ce mur, sur lequel flotte la petite figure architectonique, effectue une médiation entre nous et le motif central, car nous devons traverser celui-ci pour aller à la rencontre du motif. Restreint dans les dessins sur papier et vaste autour de l’œuvre in situ, ce pan blanc3 est un espace-temps par lequel s’installe une sorte de convention entre nous et la fiction représentée, un cadre indiciel qui prépare l’œil et l’esprit à la rencontre de la figure utopique. Délicat équilibre entre présence et absence, entre plein et vide, entre espaces représentés et espaces imaginaires, cette exposition affirme la maîtrise du travail de Jocelyn Jean.
© Jocelyne Lupien, Revue ESSE, No 74, Hiver 2012
1 Lupien, J., « Jocelyn Jean », revue Vanguard, vol. 14, no 5/6, été 1985, p. 33
2 Cet aller-retour n’est pas sans rappeler le jeu de la bobine et son fort-da tel que décrit par Freud dans Au-delà du principe de plaisir (1920). Freud y observe son petit-fils de dix-huit mois qui, dans son berceau, tenait une bobine à laquelle était fixée une balle et jouait à projeter celle-ci au loin en disant fort (« loin » en allemand) puis la ramenait à lui en s’exclamant da (« là »).
3 On pense ici au fameux pan blanc décrit par Georges Didi-Huberman dans Devant l’image. Questions posées aux fins d’une histoire de l’art (1990). L’auteur y décrit le pan blanc entre l’archange Gabriel et la Vierge dans l’Annonciation de Fra Angelico, comme le symptôme qui instrumentalise une prise de position innovatrice et iconoclaste de Fra Angelico à l’égard des dogmes religieux de son époque mais aussi à l’égard des canons de la représentation de cet épisode de l’Ancien testament.