Jean Dumont
Jocelyn Jean, Autres indices, Galerie Graff. Apparences, Maison de la culture Côte-des-Neiges, 1992
La peinture est une tâche qui ne sera jamais terminée. Les artistes dont le talent est en pleine maturité le savent bien, eux dont les œuvres cachent, sous l’apparente assurance du propos et la justesse des moyens qui viennent avec les ans, l’incroyable complexité de cette réflexion toujours recommencée sur la peinture. La cohérence tissée au fil de l’évolution et des variations de son expression plastique dans le cours des vingt années de production de Jocelyn Jean, n’est pas autre chose que la mémoire, inscrite au cœur des toiles, de ce corps à corps avec la forme, la couleur et le geste.
Les usages successifs de l’acrylique, de l’encaustique ou de l’huile, la présence, à la surface des toiles, de structures géométriques ou d’illusions perspectivistes, d’une couleur affirmée comme planéité ou de rêves étrangement cartographiques, de constructions métalliques tridimensionnelles ou de collages divers, ne doivent pas être considérés connue une suite linéaire d’étapes dans la production de Jocelyn Jean. Il ne faut voir là que les éléments d’un dialogue toujours repris avec une peinture qui ne se laisse jamais tout à fait convaincre. Aujourd’hui, dans les noirs, les blancs et les gris, qui sont les seules couleurs employées dans les remarquables séries des Apparences et Autres petits indices, la trace des gestes expressionnistes du pinceau, devient l’aveu d’une sensibilité qui s’affirme. Mais fut-elle jamais niée dans les travaux antérieurs? Qu’elle prenne place là dans la rigueur et l’austérité des tons de gris ne fait que prouver à Platon que le péché de la peinture peut se cacher ailleurs que dans le chatoiement des couleurs à la surface des tableaux. Il est au cœur même des toiles, dans ces strates d’une mémoire dont la soudaine émergence bouscule la linéarité du temps. Les toiles de Jocelyn Jean ne sont pas des réponses aux problèmes historiques de la représentation picturale, mais elles sont les jalons fragiles et indispensables, d’une histoire que l’on sait aujourd’hui irrémédiablement nomade. L’excellent texte de Francine Paul, dans le catalogue publié à l’occasion de ces deux expositions, éclaire grandement cette patiente démarche.
© Jean Dumont, Revue ETC no 18, été 1992