Claudette Lajoie, Ven’ d’est, novembre — décembre 1992
Jocelyn Jean, bricoleur de l’imaginaire
« Je sens plus de racines acadiennes même si la moitié de ma vie est québécoise. Mais devenir le porte- drapeau de quoi que ce soit, d’utiliser mon identité acadienne ou québécoise, ne m’a jamais effleuré. Le fait que je sois à Montréal facilite, c’est bien évident, mon insertion dans le milieu artistique. Je connais du monde et les gens me connaissent. Si j’étais resté ici, rien de ça ne serait arrivé. La question est de savoir si cela a modifié ma manière de travailler, de penser. Ça, je ne le sais pas. »
Direct et franc, il l’est. Jocelyn Jean ne se gène pas pour dire ce qu’il pense. Avec lui, pas de complication ni de détour, sauf lorsqu’il doit parler de lui : là, c’est un peu plus difficile. Il a toutefois accepté de se prêter à l’entrevue parce que ça fait partie du métier et qu’un artiste a intérêt à se faire connaitre.
Nous sommes à Petit-Rocher en plein mois de juillet, et c’est la dernière journée de vacances pour Jocelyn Jean. Il vient de vivre quelques bons moments en compagnie de sa famille et de ses vieux amis acadiens, avec lesquels lui et sa compagne Rose-Mai entretiennent encore chaleureusement et fidèlement des liens d’amitié. Il a également eu le temps de refaire le plein d’énergie par la lecture, la plongée sous-marine et les randonnées en voilier.
Demain, c’est la rentrée à Montréal afin de finaliser les préparatifs pour Les cent jours d’art contemporain du Centre international d’art contemporain mettant à l’honneur des artistes montréalais dont fait partie Jocelyn Jean. Il faut dire qu’il n’en est pas à ses premières armes. Depuis 1971, ses œuvres ont été présentées lors de nombreuses expositions solos et collectives. Ses peintures font désormais partie de plusieurs collections publiques et privées.
De taille moyenne, élancée, Jocelyn a le geste vif, énergique, et un peu nerveux, son visage fin, est presque ascétique avec sa barbe rousse bien taillée et ses yeux perçants d’où jaillit un curieux mélange de sensibilité, de fébrilité, et de détermination. Il en faut sans doute beaucoup pour persister et réussir à s’insérer dans le monde artistique de la Métropole où la compétition est très forte. La critique aussi. « Sans être une tête d’affiche, Jocelyn est certainement une présence qui s’impose et avec laquelle il faut compter. Il s’est fait une place tranquillement, mais sûrement. Je vois quelque chose de très acadien dans sa manière de fonctionner, dans sa patience et dans sa détermination » nous dit l’un de ces collègues et artistes Gilles Gladu.
D’abord étudiant puis professeur au Collège de Bathurst, c’est en I974 que Jocelyn s’installe à Montréal. Il choisit d’emblée de faire de la peinture abstraite parce que « l’abstraction est un niveau de pensée assez évolué qui me plait plus que la figuration qui est pourtant plus facilement accessible. C’est là aussi que se situe l’avancement de la discipline ».
Ce qu’il n’aime pas? L’art qui fait appel à la nostalgie. « Ce regard en arrière m’agace. » Décidément, Jocelyn Jean a le regard tourné vers l’avenir, d’oi1 son penchant pour une peinture résolument expérimentale. « J’aime toujours introduire un élément nouveau. Partir du connu, aller vers l’inconnu, un principe que j’essaie toujours de maintenir, contrairement à quelqu’un qui tente de perfectionner une manière de faire. »
« L’important : faire des tableaux »
Artiste d’atelier, c’est ainsi qu’il se définit. « Je travaille tout le temps pas seulement sur le rush pour préparer une exposition ou des projets précis. Je fais des tableaux, ensuite ils sont montrés. Pour moi l’important c’est de commencer par faire des tableaux. » Après 20 ans de travail continu, assidu et de nombreuses expositions chez Graff, entre autres, une des galeries bien cotées de Montréal, on peut dire que Jocelyn a réussi à se tailler une place. Certains critiques le suivent et commentent même son travail régulièrement.
« Jocelyn Jean a une double particularité. D’une part, le matériau dont il se sert en guise de peinture est de l’encaustique qu’il colore à l’aide de pigments. C’est son côté moyenâgeux alchimiste. D’autre part, les tableaux qui reçoivent cette matière, laquelle ne s’applique qu’une fois chauffée, ont des formes géométriques qui, au premier coup d’œil, pourraient paraître simples, mais dont la complexité réelle finit par étonner et mystifier. C’est son côté géomètre et moderne. » Jocelyne Lepage, La Presse, samedi 26 novembre1983 .
« Que Jocelyn Jean soit passé, au cours des ans, de l’emploi de l’encaustique à celui de l’acrylique, qu’il ait fait cohabiter à la surface de ces toiles les structures géométriques et les illusions de la perspective, les représentations de la couleur et les rêves de la cartographie ou, comme en 1990 qu’il ait même fait rentrer leur sur face en résonance avec des éléments tridimensionnels, il n’a jamais fait que “travailler” dans la peinture l’espace pictural, pour en interroger les limites. » Jean Dumont, Le Devoir, 9 avril 1992.
« Qui a besoin d’un artiste? »
En plus de faire de la peinture, Jocelyn enseigne et dirige le module d’arts plastiques de l’Université du Québec à Montréal. Comment arrive-t-il à concilier deux métiers aussi exigeants que la peinture et l’enseignement? « Par le travail et l’organisation, c’est le seul moyen que je connaisse. Depuis deux ans, je travaille sept jours par semaine. »
L’enseignement est pour lui une forme de liberté. « La paie me permet de faire des grands tableaux parce que j’aime ça, même si je sais que ça ne se vendra pas. » C’est aussi l’occasion de rester en contact avec la nouvelle génération, les nouvelles idées. « C’est important pour moi de connaitre les jeunes artistes, de les suivre. Tous les mois, je fais le circuit d’expositions. J’en vois plusieurs pendant l’année. Je finis par connaitre bien du monde. Sans l’enseignement, il se rait difficile d’avoir ce contact-la. »
Jocelyn Jean est un pratico-pratique qui refuse de se prendre trop au sérieux. Il lance un peu en boutade; « Qui a besoin d’un artiste, d’un peintre, d’un sculpteur? Personne. Long temps, je me suis posé cette question. C’est vrai, l’art est nécessaire à l’épanouissement de toute société. Il y a toujours eu dans l’histoire des gens qui ont créé, inventé des choses. Mais je ne pense pas qu’ici, à Petit-Rocher, quelqu’un ait besoin de moi, Jocelyn Jean. » Il hausse les épaules et éclate de rire.
À la fin de l’entrevue, il se permet de faire une parenthèse vis-à-vis des arts au Nouveau-Brunswick. « Je dois avouer que je me sens un petit peu coupable, mal à l’aise. D’ailleurs, il y a toujours des artistes du coin ici pour te faire sentir mal à l’aise. Je trouve qu’on ne profite pas assez de nos artistes qui sont à l’étranger. Du fait que je connaisse passablement bien le milieu à Montréal, que j’occupe un poste de direction, j’aimerais faire certaines choses pour le développement des arts ici, pour une personne ou pour un groupe de personnes. Sous quelle forme, de quelle manière, je ne le sais pas trop, compte tenu des structures officielles de l’université et le grand nombre d’étudiants. Mais il y a sûrement un moyen. » L’invitation est lancée.
© Claudette Lajoie, Ven’ d’est, novembre — décembre 1992